Pourquoi les vaches aiment regarder passer les trains

Parce que je n’aime pas que lire, mais aussi parfois gribouiller mes propres bêtises et qu’il paraît que ça ne se fait pas de garder ses petits secrets (honteux ou pas 😛 ), j’ai décidé de poster ici de temps en temps mes petites bidouilles personnelles. Rassurez-vous, je ne vous infligerai pas de grosses tartines, celles-là je m’ennuie généralement moi-même avant d’en venir à bout 😆

Je précise à tout hasard que ceci est une fiction.

Merci d’avance à ceux ou celles qui auront le courage de me lire jusqu’au bout, surtout n’hésitez pas à lancer des tomates si vous en avez envie 😉

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POURQUOI LES VACHES AIMENT REGARDER PASSER LES TRAINS

J’ai toujours éprouvé une grande fascination pour les trains. On y monte, on s’y assoit et quelques minutes ou quelques heures plus tard, on est ailleurs. Parfois un ailleurs familier, quotidien ; parfois un ailleurs étranger au point de sembler insolite ou exotique.

Mon premier train était un jouet ancien. Une petite locomotive telle qu’on en voyait dans les gares du XIXe siècle, qui laissait sur mes doigts une odeur métallique et une moiteur poisseuse. Les roues ne tournaient pas, mais je faisais glisser le petit engin pendant des heures sur le tapis du salon, imaginant les endroits merveilleux où il aurait pu m’emmener, si des wagons y avaient été accrochés. Jamais l’idée que la taille liliputienne d’un tel convoi aurait pu être un sérieux obstacle à mes voyages ne m’avait effleurée et, chaque fois que j’en avais l’occasion, je subtilisais le jouet sur le buffet, où il trônait entre un piano argenté et une boîte à musique laquée.

Je soupçonne aujourd’hui que cette locomotive était faite d’un métal précieux et que les ciselures qui l’ornaient ne faisaient qu’ajouter à sa valeur. Ce qui était probablement la raison pour laquelle on me punissait chaque fois que je l’empruntais pour me transporter dans un de mes ailleurs imaginaires. Tout enfant que j’étais, même si j’en avais su le prix, il n’en aurait pas été plus cher à mon cœur. J’aimais ce jouet pour les immenses possibilités qu’il représentait. Il transformait chaque instant où je l’avais entre les mains en une aventure inédite, me transportant dans des pays fabuleux que je découvrais avec délices.

Je ne sais pas ce qu’est devenue cette locomotive, sans doute s’est-elle égarée entre les mains d’un parent. Un jour, elle n’était tout simplement plus là ; une bergère de porcelaine au tablier immaculé l’avait remplacée. Peut-être l’avais-je simplement imaginée, à cet âge où la frontière entre le rêve et la réalité n’existe pas encore… Pendant longtemps j’ai pensé qu’elle avait trouvé une voie ferrée à sa taille et qu’elle l’avait empruntée pour visiter de lointaines contrées, regrettant de ne pas faire partie du voyage.

Au fil des années, de nombreux trains ont accompagné ma vie. Ceux des westerns, assaillis par des Indiens belliqueux aux impressionnantes peintures de guerre. Ceux, électriques, pour lesquels j’aidais mon frère à monter des kilomètres de rails miniatures. Ceux dans lesquels notre famille embarquait au moment des grandes vacances, pour en sortir un peu hébétée sur un quai de gare désert au milieu de nulle part. Ceux encore qui nous faisaient attendre aux passages à niveaux, prenant leur temps pour faire défiler sous nos yeux leurs traînes de wagons interminables. Ceux enfin, modernes et rapides, qui m’emmenaient chaque automne vers l’université. Chacun de ces trains ramenait sur mes mains la sensation qu’y laissait autrefois la petite locomotive qui m’avait valu tant de réprimandes agacées.

On dit que les premiers souvenirs marquent notre esprit d’une empreinte indélébile ; cette locomotive, réelle ou imaginaire, a sans doute contribué à développer mon goût pour les voyages. Je ne monte jamais dans un train sans songer fugacement à tous ces lieux visités dans mes jeux d’enfant. Une infime parcelle de moi, enfouie dans ma mémoire, espère sans doute qu’un jour, au sortir d’une gare, j’arriverai dans un de ces pays fabuleux qui ont enchanté mes jeunes années.

Le train dans lequel je suis montée aujourd’hui est un express, il ne s’arrête que rarement, seulement dans les gares les plus fréquentées. Pour l’heure, il me ballotte comme un paquet, me brutalisant régulièrement de secousses dues aux aiguillages. La vitesse n’est pas grisante, elle est impalpable pour nous, passagers inconscients du trajet parcouru. Dans la vitre devant laquelle je suis assise, mon reflet se superpose à un paysage qui défile si vite qu’il n’a guère de forme. Tout juste m’est-il possible de distinguer le vert de la campagne de la grisaille de la ville, perdue dans mes pensées comme je le suis.

Le souvenir de tous les trains qui m’ont transportée ici et là au fil des années se mélange, ne formant plus qu’un seul interminable trajet, celui qui m’a conduit de l’enfance à ce jour et à ce train. Ai-je réellement choisi cette trajectoire ou ai-je seulement été emportée sans me demander où j’allais ? Je ne suis pas restée immobile, mais je me suis laissée conduire, je n’ai pas cherché à prendre le contrôle. Mon esprit dérive et se raccroche à la petite locomotive qui m’emmenait partout où je rêvais d’aller. Suis-je sur le chemin que j’ai choisi ? L’endroit où je vais me fait-il rêver ?

Un crissement aigü interrompt le fil de mes pensées. Une voix grésillante se fait entendre dans le haut-parleur crachotant du wagon, arrachant des exclamations contrariées aux passagers : suite à un retard pris par le train précédent, notre convoi doit patienter en rase campagne en attendant que la voie soit libérée. Nous attendons quelques minutes, puis quelques autres… Des plaintes commencent à se faire entendre autour de moi. L’impatience grandit, les gens veulent repartir, ils sont pressés d’arriver. Le regard interrogateur de mon reflet dans la vitre me fixe avec insistance. A travers mon visage transparent, je prends conscience d’être observée par d’autres yeux. Au-delà des rails, une pâture d’un vert éclatant accueille un troupeau de vaches noires et blanches à la placidité débonnaire. Elles regardent le train immobilisé, avec fascination, me semble-t-il.

Je jette un dernier regard à mon reflet, attrape mon sac et me précipite vers le bout du wagon. La porte ne devrait pas s’ouvrir, pourtant la poignée s’abaisse et l’air frais du dehors baigne soudain mon visage. Je saute du marchepied juste à temps. Dans un grincement, le train se remet en marche, laborieusement d’abord, puis de plus en plus vite, jusqu’à disparaître complètement. Les vaches l’ont suivi des yeux un moment, avant de retourner à leurs ruminations. Un esprit de vache philosophe-t-il sur ces étranges successions brillantes de formes rendues indistinctes par la vitesse ? Ou n’est-ce pour lui qu’une distraction passagère, l’image fugitive d’une aberration éblouissante qui file trop vite pour être perçue consciemment ?

Un autre train arrive dans le sens opposé, agressif et trop rapide. Mes amies les vaches le regardent passer pensivement, puis se détournent pour brouter avec application. Ce n’est qu’une vision abstraite qui dérange leur quotidien. Une invention des hommes qui rend le monde plus bruyant. Un objet pratique, sans âme, qui transporte des gens pressés dans des endroits où ils n’ont pas envie d’aller. L’expression de l’inanité dans toute sa splendeur : le train roule, mais nous n’avançons pas. La preuve que nous, humains, faisons beaucoup de bruit pour rien. Même les vaches ont assez de bon sens pour s’en étonner en regardant chaque train qui passe avec l’ironie qu’il mérite.

Je tourne le dos à la voie ferrée et ajuste la bandoulière du sac sur mon épaule. Ma vision s’éclaircit tandis que je lève mon visage vers le ciel. Il est temps de laisser mes rêveries d’enfant derrière moi. Plus de train pour m’emporter, je décide de l’endroit où je veux aller. Ma vie commence ici.

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4 commentaires pour Pourquoi les vaches aiment regarder passer les trains

  1. Madame_Love dit :

    C’est une très jolie histoire et qui se lit bien. Tu as du talent 🙂

  2. Mamzette dit :

    Tu verras, on s’habitue 😀
    Très joli texte, touchant, profond et plein d’espoir. Et surtout, parfaitement écrit. J’aime! Tu devrais nous en offrir plus souvent, en ce qui me concerne je serais ravie de les lire.
    100% fiction ou le thème du train vient de chez toi?

  3. ducotedechezcyan dit :

    Merci 😉
    100% fiction: je déteste prendre le train!

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