L’étrange Noël de Mr Finch

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Comme vous le savez peut-être, je suis une grande fan de la série Person of Interest. Au moment de Noël l’an dernier, j’ai écrit une fanfic sur ce thème. Voici le résultat 😉

Cette histoire se situe quelque part entre le 2×02 et le 3×23, mais il n’y a pas de spoiler.

***

L’ETRANGE NOEL DE MR FINCH

Ce matin-là, Harold s’était levé avec une étrange sensation. Il ne savait pas trop ce qui clochait, mais il avait l’impression que quelque chose lui échappait. C’était comme avoir un mot sur le bout de la langue. Quelque chose le titillait et il trouvait particulièrement agaçant de ne pas parvenir à mettre le doigt dessus.

Tout était calme dans la bibliothèque, mais la solitude ne lui pesait pas. C’était une vieille compagne, dont il s’accommodait d’autant plus volontiers qu’il savait que le simple fait de connaître son existence pouvait tuer. Il arrangea sommairement les couvertures du lit de camp inconfortable sur lequel il avait passé la nuit, mit la bouilloire en route et fit un brin de toilette. Il hésita un instant entre une cravate rayée et une autre à pois bleus, avant de les reposer toutes les deux au profit d’une autre d’un violet éclatant. Il prit une tasse sur la table et anticipa en souriant le plaisir qu’il aurait à savourer son thé Sencha. Il fut désappointé de trouver la boîte vide, la secouant machinalement, comme si cela pouvait la remplir par magie. Avec un soupir, il enfila manteau et écharpe, coiffa un chapeau, referma le cadenas derrière lui et quitta les lieux en boitant un peu plus que de coutume, le froid ayant accentué ses douleurs.

A cause du froid glacial et de la neige, le quartier était presque désert à une heure si matinale. Harold regretta brièvement l’absence de Bear, songeant que celui-ci aurait pris plaisir à cette promenade. Presqu’aussitôt il culpabilisa de cette pensée égoïste. John était bien seul, lui aussi, et appréciait sans doute la présence de son chien en cette journée à marquer d’une pierre blanche : aucun numéro à protéger, aucun crime à éviter, en bref, un peu de repos pour toute l’équipe, ce qui n’était pas du luxe.

Quelques centaines de mètres plus loin, Harold connut sa seconde contrariété de la journée. L’épicerie fine où il se procurait sa boisson favorite était fermée et il rebroussa chemin. A un bloc de là, il savait trouver un café qui proposait un accueil chaleureux et des pancakes moelleux. Une clochette tinta lorsqu’il ouvrit la porte et une serveuse lui mit un menu entre les mains dès qu’il fut installé. Il la remercia d’un sourire, cherchant toujours à mettre des mots sur ce sentiment étrange qui ne le quittait pas depuis son réveil, le sentiment d’avoir oublié quelque chose. Rien de crucial, il en était sûr, mais quelque chose qui devait avoir une certaine importance. Plongé dans ses réflexions, il avala son petit déjeuner, jetant parfois un œil distrait sur les rares clients, laissa un pourboire sur la table et sortit dans le froid en relevant le col de son manteau.

« Merci, » lança la serveuse en ramassant les billets qu’il avait laissés. « Et joyeux Noël à vous, Monsieur ! »

« Noël ! Bien sûr ! » s’exclama Harold. « Comment ai-je pu oublier que c’était Noël ? »

Il s’éloigna en secouant la tête, amusé de constater qu’il était capable d’oublier ce genre de choses aussi facilement, alors qu’il se rappelait clairement chaque ligne de code qu’il avait écrite dans sa vie. Réconforté d’avoir éclairci le mystère, il enfila ses gants et décida de s’offrir un petit plaisir de Noël. Il poussa la porte d’une librairie spécialisée dans les éditions rares et inspira à pleins poumons, humant le parfum si particulier des vieux livres. Pour la plupart des gens, c’était un mélange de poussière et de papier moisi. Pour Harold, c’était l’odeur incomparable des mots et du savoir, ce qu’il y avait de plus précieux et de plus puissant au monde.

« Bonjour, » fit-il sans s’adresser à personne en particulier.

Un vieillard était assis derrière la caisse, plongé dans une Enéide en latin dont il murmurait chaque mot avec délectation. Une femme élégante s’apprêtait à sortir avec ses achats. Harold s’effaça pour la laisser passer, lui tenant galamment la porte. Il entra enfin, fit quelques pas et s’arrêta pour caresser du bout des doigts la couverture en cuir d’un recueil de poèmes d’Emily Dickinson.

« Les mots peuvent vous inonder s’ils viennent de la mer, » murmura-t-il, se remémorant la première fois qu’il avait lu ses vers, de la même manière qu’il se serait rappelé une conversation avec une amie très chère.

Il tapota la reliure une dernière fois avant de s’éloigner des poètes pour s’approcher des philosophes. Il parcourut avidement les titres présentés, s’attardant sur certains, passant plus rapidement sur d’autres. L’Utopia retint son attention un instant, lui arrachant un sourire, puis il se détourna en secouant la tête avec indulgence.

« Pauvre Thomas More, » songea-t-il. « S’il savait où nous en sommes… »

Il tourna au coin d’un rayonnage, abandonnant le royaume de la sagesse pour aborder les rivages de l’imagination. Dickens fut le premier à attirer son attention avec un gros volume un peu écorné. Il allait le sortir de son étagère pour le voir de plus près lorsqu’il trébucha sur un obstacle imprévu.

« Aïe, » fit une voix fluette. « Regardez où vous marchez ! »

Harold se pencha, surpris, et se trouva nez à nez avec ce qui avait tout l’air d’être un lutin. Il rajusta ses lunettes et ses idées et comprit qu’il avait affaire à une fillette vêtue de satin et de tulle, assise sur une pile de livres, agrippée à un recueil de contes enluminé.

« Toutes mes excuses, mademoiselle, » murmura Harold. « Je ne vous avais pas vue. »

La petite lui lança un regard courroucé et baissa le nez sur sa lecture.

« Les Contes d’Andersen, » commenta-t-il. « Très bon choix. »

Il s’éloigna en silence, heureux de constater que les livres trouvaient encore grâce aux yeux de la jeune génération. Il continua son exploration des rayonnages bien pourvus de la boutique, faisant parfois un commentaire pour lui-même à la vue d’un titre qui l’avait particulièrement marqué. Il erra ainsi un long moment, prenant plaisir à contempler les reliures précieuses.

« Vous allez acheter quelque chose ou vous allez juste laisser vos empreintes partout ? » fit la voix haut perchée de la fillette.

Harold se tourna vers elle, amusé.

« Peut-être pouvez-vous me conseiller, » répondit-il. « Selon vous, lequel de ces livres pourrait me convenir ? »

L’enfant réfléchit un instant, le détaillant de la tête aux pieds avec sérieux, avant de lui tendre trois livres. Harold les prit tout aussi sérieusement, les examina attentivement et la félicita pour sa perspicacité.

« N’oubliez pas de payer avant de partir, » lança-t-elle avec un haussement d’épaules impertinent.

Sur quoi elle ouvrit un volume des Contes de Grimm dans leur langue d’origine et l’ignora à nouveau. Harold haussa un sourcil surpris devant son choix, mais connaissant le prix qu’un lecteur pouvait accorder à sa tranquillité, tourna les talons et régla la note sans tiquer sur son montant effarant.

Il sortit de la boutique avec ses nouvelles acquisitions sous le bras et leva le nez vers le ciel. La matinée était plus avancée qu’il ne l’avait pensé et la neige recommençait à tomber. Un peu frissonnant, il se hâta vers la bibliothèque, son souffle formant de petits champignons vaporeux devant sa bouche. Essoufflé par sa longue marche dans le froid, il referma la porte derrière lui avec satisfaction.

Quelques minutes plus tard, il était confortablement installé devant un plat réchauffé, un peu étonné que la Machine ne lui ait toujours transmis aucun numéro.

« A croire que même les criminels respectent la trêve de Noël, » murmura-t-il, en attrapant ses couverts.

Ses achats étaient posés près de son écran. Trois livres magnifiques, l’enfant avait remarquablement choisi malgré son jeune âge. Harold leur jetait des coups d’œil fréquents en mâchonnant distraitement ses légumes. Il y avait quelque chose d’un peu… bizarre dans cette histoire. Une fillette lisant des contes en vieil allemand et s’y connaissant autant en éditions rares, c’était pour le moins surprenant. Il but quelques gorgées, reposa son verre et regarda les livres avec suspicion, plissant le front dans son effort pour comprendre ce qui le chagrinait.

« Mon Dieu, » fit-il, pâlissant soudainement. « Trois livres… »

Il saisit les volumes, les examina sous toutes les coutures et se précipita dans les tréfonds de la bibliothèque, à la recherche de leurs équivalents étiquetés selon la classification de Dewey, juste pour être sûr. Après quelques instants, il revint vers ses ordinateurs et s’affala sur sa chaise avec le résultat de ses recherches, hébété. Par réflexe plus que par volonté propre, il pianota un instant sur son clavier et une photo apparut devant ses yeux éberlués.

« Ce n’est pas possible, ça ne devrait pas être possible ! »

Sur l’écran, une photo de lui s’affichait, détaillant ses nombreux pseudonymes, donnant sa localisation habituelle et résumant ses faits et gestes des dernières années. Le cœur battant, il s’apprêtait à téléphoner à Reese lorsque l’absurdité de la situation le frappa. Une fillette choisissait pour lui des livres rares et ces livres le désignaient comme potentielle victime – ou potentiel agresseur – d’un crime à venir.

Il ne lui fallut que peu de temps, malgré son handicap, pour parcourir la distance qui le séparait de la librairie où il avait passé la matinée. Il se heurta à une porte close. Un écriteau souhaitait un joyeux Noël aux clients et annonçait la réouverture de la boutique après les Fêtes.

« Vous cherchez quelque chose, Monsieur ? » s’enquit la vendeuse du magasin voisin, qui fermait le rideau de fer de sa vitrine.

« Je suis venu tout à l’heure et j’ai… j’ai oublié quelque chose à l’intérieur, » répondit-il, embarrassé.

« Tout à l’heure ? La librairie est fermée depuis dimanche, Monsieur. Ils sont tous partis passer les Fêtes hors de la ville. »

Harold roula des yeux atterrés, puis s’éloigna devant le regard méfiant de la jeune femme. Il n’avait pas souvenir d’avoir consommé de l’alcool ou tout autre substance qui aurait pu provoquer ce genre de délire. Il remonta ses lunettes. Il devait forcément y avoir une explication logique à tout ça. Forcément.

Il marcha un moment, plongé dans ses réflexions, cherchant un sens à ce qu’il était en train de vivre. Il avançait sans vraiment regarder où il allait, si bien que lorsqu’il sortit de l’espèce de transe où il était tombé, il s’aperçut qu’il s’était égaré. Il poussa un soupir excédé. Il avait passé un certain nombre de mauvais Noëls dans sa vie, mais celui-ci les reléguait tous au rang de contrariétés infantiles. Il sortit son portable. Pas de réseau.

La neige tombait de plus en plus fort et le vent se levait. En désespoir de cause, Harold entra dans un immeuble abandonné, le temps de trouver une solution. L’endroit était sombre et glacial, plus sinistre encore qu’il ne l’avait cru au premier abord. Eclairé par la lumière projetée par son téléphone, il chercha un coin où il pourrait capter un signal. Il n’avait besoin que d’un instant pour appeler Reese à la rescousse. La perspective de voir son ami arriver lui mit du baume au cœur. Il l’entendait déjà ironiser sur sa distraction et son imagination délirante.

« C’est la seule explication logique, » dit-il à voix haute. « Toute cette histoire n’est que le fruit de mon imagination. Je dois couver quelque chose, voilà tout. »

Cependant le froid de plus en plus intense qui le faisait grelotter était bien réel et, comme il n’avait pas pris la peine de recharger son téléphone avant de quitter la bibliothèque, celui-ci s’éteignit brusquement. Il voulut ressortir pour chercher de l’aide dans les environs, mais la tempête faisait rage à l’extérieur et il dut se résigner à rester où il était.

Complètement frigorifié, il s’installa derrière une cloison un peu plus accueillante que les autres, grâce à une pile de vieux chiffons dont il se fit un maigre coussin. Il s’y recroquevilla tant bien que mal, raidi par la douleur qui irradiait son dos. Il tenta de réfléchir, de trouver une explication raisonnable à ce qui lui arrivait, mais son esprit s’engourdissait aussi vite que son corps et il commença à se réciter des poèmes pour rester éveillé.

« Et la chanson du commencement de la fin, Je la retrouverai dans le cœur d’un ami, » terminait-il lorsqu’il entendit des bruits de pas légers approcher.

« Longfellow ? » interrogea la fillette de la librairie, toujours endimanchée. « Choix intéressant. »

Harold la regarda sans un mot. Il avait dépassé le stade de la surprise depuis longtemps. Il se sentait sombrer doucement dans l’inconscience.

« Vous allez prendre froid, jeune fille, » chuchota-t-il.

L’enfant haussa insolemment les épaules et s’approcha de lui en sautillant. Elle mit la main sur son épaule et dit à son oreille :

« Toujours à vous préoccuper du sort des autres, Harold. Même quand c’est le vôtre qui devrait vous préoccuper le plus. »

Il ferma les yeux, terrassé par l’hypothermie. Mais la fillette insista, avec une petite voix têtue.

« Ne vous endormez pas encore, Harold. Pour une fois que nous avons l’occasion de parler tous les deux… J’ai tant de choses à vous dire et vous avez encore tant de choses à m’apprendre. Allons, restez éveillé ! »

« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage… » murmura-t-il encore avant de sombrer complètement dans un noir glacial et profond.

Il fut tiré du néant par une sensation de chaleur mouillée sur son visage glacé, un contact à la fois rassurant et peu plaisant.

« Réveillez-vous, Harold ! » disait la voix automatisée qu’il entendait si souvent dans le téléphone. « Réveillez-vous ! »

Il cligna des paupières. La voix changea peu à peu pour devenir humaine. Une voix basse, masculine. Une voix familière.

« Harold ! » ordonna la voix. « Réveillez-vous ! »

Une truffe humide et inquiète se glissa sur son cou, soufflant dans son oreille au passage.

« Bear, arrête ! » fit-il faiblement.

« Bon sang, Finch, vous pouvez vous vanter de nous avoir fait peur ! »

Le soulagement dans la voix de Reese était immense. Harold se sentit soulevé et mis sur ses pieds sans grand ménagement.

« Que s’est-il passé ? » demanda-t-il dans un chevrotement, reprenant enfin conscience.

« Vous vous êtes mis en tête de sortir acheter du thé malgré ce temps et vous vous êtes laissé surprendre par la tempête. Vous avez dû vous égarer… »

« Comment m’avez-vous retrouvé ? »

« Ha, » grogna John. « Tous les téléphones de la ville se sont mis à sonner en coeur, votre satanée Machine a ameuté tout New York. »

Fin

***

Cette fanfic et bien d’autres sont disponibles sur notre forum, n’hésitez pas à venir y faire un tour 😉

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