La plume est plus forte que l’épée

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Il m’est souvent très difficile d’exprimer mes émotions, alors quand je suis bouleversée par un évènement ou une situation, j’écris. Cette semaine, ça a donné ceci.

***

LA PLUME EST PLUS FORTE QUE L’EPEE

La paranoïa devient vite une seconde nature lorsqu’on est traqué, lorsqu’on est la cible d’ennemis rendus invisibles par leur nombre. Combien peuvent-ils être aujourd’hui, ceux qui veulent sa mort ? Des centaines, des milliers, des millions ? Se cachent-ils sous les traits de son voisin, ce type un peu trop bruyant dont le t-shirt proclame « J’aime la beuh », ou de l’épicier du coin, avec son éternelle clope au bec et ses idées fachos, ou encore de la jolie fille qui flirte un peu avec lui tous les matins dans le métro ? Se peut-il que le copain d’enfance avec qui il jouait au foot le mercredi souhaite le voir baigner dans son sang ? Ou son ancienne prof de piano un peu bobo ? Comment savoir, comment les reconnaître dans la foule ? Sam rentre la tête dans les épaules, silhouette élancée dont l’ombre se détache à peine dans la grisaille où il marche, rasant les murs, le cœur battant en songeant que tous les gens qu’il croise ce soir peuvent être l’un d’eux.

La nuit tombe peu à peu, quelques flaques de lumière sale signalent la présence de réverbères épars et crasseux. Les rues se vident au fil des heures. Personne n’a envie de rester seul dehors, quand il fait noir. Le quartier est loin d’être sûr, des gens ont disparu sans laisser de traces. D’autres, plus connus, ont été retrouvés égorgés ou affreusement mutilés. Sam craint que son tour vienne, mais il refuse de se laisser dicter ses actes par la peur. Cette peur qui lui noue les tripes chaque fois qu’il met le pied hors de son appartement, chaque fois qu’il est seul dans la rue, chaque fois aussi qu’il rentre chez lui, parce qu’on ne sait jamais, « ils » peuvent l’attendre là, aussi, et lui régler son compte avant qu’il réalise qu’on est en train de le faire taire pour toujours.

Parce que Sam croit dur comme fer que ce qu’il fait en vaut la peine et doit être fait, il est dans cette rue ce soir, dans ce quartier populaire dont il est issu, dans l’ombre des murs gris. Il marche sans bruit, jetant fréquemment un coup d’oeil par-dessus son épaule, craignant d’être suivi, craignant d’être tué. Et, peut-être plus encore, d’être tué avant d’avoir délivré son message. Quelques pas et il débouche sur la place, celle-là même où tant des siens sont morts pour leurs idées. De sous sa veste, il sort son matériel et commence à travailler. Il fait froid et ses mains sont engourdies, alors il lui faut un long moment avant de mettre le point final à son œuvre. Une lueur orangée annonce le lever du jour et Sam sourit devant le mur qu’il vient de taguer. Un cri retentit derrière lui, il n’a pas le temps de réagir qu’il se fait mitrailler. Son sang gicle devant lui tandis qu’il s’écroule, éclaboussant les grandes lettres rageuses qu’il vient d’apposer, se mêlant à la peinture encore fraîche, donnant à l’ensemble une ampleur tragique.

Le corps de Sam est rapidement emporté. Deux hommes en salopettes, portant pots de peinture et rouleaux, arrivent et commencent à recouvrir son travail. Ils peignent vite, sous le regard indifférent ou résigné des premiers passants. Toute tentative de ce genre doit être étouffée dans l’oeuf, il ne faudrait pas que ça donne des idées aux gens, ils finiraient par croire qu’ils sont libres. Libres de dire ce qu’ils veulent, et puis quoi, ensuite ? De penser par eux-mêmes ? Alors qu’on fait tout pour en faire des ignorants et des idiots ? Manquerait plus que ça. Les peintres donnent un dernier coup de pinceau et rangent leur matériel. Ils s’éloignent en sifflotant, parlent de se payer des croissants avec leur café, avant de s’occuper du mur suivant. Paraît que cette fois, ils ont écrit la même chose sur tous ceux qui ont été tagués pendant la nuit. Bizarre, quand même. Surtout que ça veut rien dire en plus, leur truc. Ils savent vraiment plus quoi inventer ou alors ils avaient fumé la moquette. Parce que « La plume est plus forte que l’épée », franchement ?

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