La Chasse

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ça fait longtemps que je ne vous ai pas ennuyés avec une de mes gribouilles, alors en voilà une (qui date des calendes grecques) qui vous changera un peu des précédentes. Pour situer le contexte, c’est une très courte nouvelle que j’avais écrit pour un fanzine sur le thème imposé de « Bestiaire fantastique ».

N’hésitez pas à lancer les tomates si vous en avez envie 😉

***

LA CHASSE

 

Cela faisait deux jours que nous gravissions la montagne, à la recherche d’une légende. Les rochers rouges semblaient nous défier d’aller plus loin ; menaçants, escarpés, sinistres, ils avaient l’apparence de sentinelles incorruptibles, dont la mission aurait été d’empêcher quiconque de profaner les hauteurs. Le sommet était tout proche et pourtant nous pensions ne jamais l’atteindre. Les pierres roulaient sous nos pas, ralentissant notre marche, et une chaleur sèche, irrespirable, nous étouffait, serrait nos poumons entre nos côtes.

Notre expédition avait pourtant bien commencé. Le professeur Clark l’avait minutieusement préparée, après des années d’études dans les bibliothèques, les musées et sur le terrain. Il s’était appuyé sur les recherches publiées par ses confrères et avait fouillé des sites archéologiques par dizaines pour en retrouver les reliefs et les inscriptions. Il avait tout fait pour obtenir les fonds nécessaires à notre aventure, extorquant l’argent aux pouvoirs publics et aux entreprises privées. Quant à moi, après avoir été son élève, j’étais devenu son assistant et m’étais enthousiasmé pour cette chasse au mythe qui était devenue notre raison de vivre. Nous touchions au but, il était à notre portée… l’oiseau d’immortalité, le phénix.

Le soir tomba sur cette journée de marche épuisante et avec lui le froid mordant de la nuit. Après avoir passé tout le jour sous un soleil impitoyable, nous l’accueillîmes avec soulagement. Puis nous sortîmes pulls et vestes de nos sacs à dos et allumâmes un feu pour calmer nos frissons. A la lueur des flammes, le professeur griffonnait ses observations quotidiennes dans un carnet à l’épaisse couverture noire craquelée, marmonnant entre ses dents. De temps à autre, il repoussait ses lunettes haut sur son front pour frotter ses yeux rougis par la fatigue et le climat agressif de la montagne.

Enfin, après avoir tracé un dernier croquis pour la postérité, il posa carnet et crayon. « D’après mes calculs, nous pouvons estimer avoir parcouru les trois quarts du chemin. » Sa voix tremblait d’épuisement et d’émotion contenue. « Nous y sommes presque, » poursuivit-il. « Demain le phénix sera à nous ! Et nos noms deviendront aussi immortels que cet oiseau ! »

Je ne répondis pas, trop épuisé pour reprendre une nouvelle fois cette conversation – cette dispute. Le professeur était en quête de gloire. Je cherchais des réponses aux mystères de ce monde, la connaissance.

Cette nuit-là, je ne dormis guère, en proie à l’énervement qui précède les grandes découvertes. Clark ronflait doucement près de moi. Peu avant l’aube, prenant garde à ne pas le réveiller, je me levai sans bruit et, laissant mon maître à ses rêves, je repris ma route, comme appelé par l’animal qui m’attendait là-haut. Songeant que seules quelques aspérités malcommodes me séparaient du phénix, je sentis l’adrénaline fuser dans mes veines. Je remuai mes membres engourdis avec impatience et tâchai d’avancer le plus possible avant le retour inévitable et redouté de la chaleur qui asséchait nos corps à petit feu. Pendant des heures, je grimpai, j’escaladai, montant toujours plus haut tandis que l’air brûlant devenait de plus en plus suffocant. La chaleur transperçait la semelle de mes chaussures, faisait craquer mes lèvres et tirait ma peau, mais j’avançais toujours, rampant lorsque les passages étaient trop difficiles.

Enfin, au détour d’un dernier rocher, j’entendis un léger bruissement d’ailes et un roucoulement étrangement mélodieux. « Il est là, enfin ! » murmurai-je, ébloui par une lumière si vive que mes lunettes noires étaient inutiles. Deux yeux de braise rougeoyants se tournèrent vers moi et un cri de colère jaillit de l’être de lumière que je ne pouvais qu’à peine contempler. Un cri rauque, profond qui, malgré la chaleur, emplit mes veines de glace tant il était effroyable. Dans un réflexe de survie, je tournai les talons et dévalai les rochers aussi vite que ma terreur me portait.

Un soulèvement d’air brûlant m’apprit que le monstrueux feu vivant que j’avais eu la témérité de déranger me pourchassait. Un petit cri de peur m’échappa et je me mis à courir plus vite encore, sans trop savoir où j’allais, sentant le souffle d’enfer de mon poursuivant sur mes épaules. Je glissai, je tombai et déroulai la pente sur plusieurs mètres et échouai pratiquement dans les bras de Clark, qui avait repris l’escalade sur mes traces au petit matin. J’entendis à nouveau le cri et fus une nouvelle fois glacé de terreur par ce son venu de la profondeur des âges. Puis une masse flamboyante s’abattit sur nous et nous fûmes instantanément consumés.

Nous avions trouvé le phénix.

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2 commentaires pour La Chasse

  1. mamzette dit :

    Et pour les fleurs, c’est par où? Même sans happy end, j’ai adoré. Je ne fais même pas de blague vaseuse, c’est dire…

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