Le jeune homme pressé

gribouilles

Quand Grande Belette avait 7 ou 8 ans, elle était toujours pressée. Pressée d’aller se promener, pressée d’avoir son goûter, pressée qu’on joue avec elle, pressée pour tout! Maintenant qu’elle est une jeune ado, elle a appris à être patiente (enfin, pas pour tout évidemment ^^), même si elle est toujours montée sur ressorts et toujours prête à jaillir comme une fusée au moindre prétexte. Je ne sais pas si cette histoire de jeune homme pressé a contribué à ce qu’elle devienne un peu plus posée, toujours est-il qu’elle a beaucoup ri la 1e fois que je la lui ai fait lire et qu’elle ne manque jamais de la rappeler à sa soeur à chaque fois que celle-ci lui reproche de ne pas se pomponner assez vite 😆

***

LE JEUNE HOMME PRESSE

Il était une fois un jeune homme qui était toujours pressé. Déjà, enfant, il trouvait que sa mère ne lui apportait pas son biberon assez vite, que son instituteur ne lui apprenait pas assez vite à lire, que son coiffeur ne lui coupait pas les cheveux assez vite…

Arrivé à l’âge d’homme, il décida de se marier et commença à chercher une jeune fille qui lui convienne, mais aucune dans son entourage ne lui paraissait faire les choses assez vite. Il partit donc en voyage à la recherche d’une fiancée. Il était un peu contrarié, car le palefrenier qui avait sellé son cheval avait pris tout son temps, son valet avait mis des heures à faire ses bagages et maintenant sa monture galopait mollement sur le chemin. Il se pencha à son oreille et lui dit : « Cheval, tu ne vas pas assez vite ! Je suis un homme important, qui a des choses importantes à faire, je n’ai pas de temps à perdre ! Si tu ne vas pas plus vite, je te donnerai dix coups de bâton ! » Le cheval prit peur et aussitôt se mit à galoper aussi vite qu’il le pouvait. Le jeune homme était très satisfait et se dit qu’il avait enfin trouvé le moyen de faire aller les gens et les choses assez vite. Après tout, il était un homme important, avec des choses importantes à faire et il n’avait pas de temps à perdre !

A cette allure, il arriva bientôt dans une grande ville au milieu de laquelle se dressait un château superbe, mais inachevé. En écoutant parler les gens autour de lui, il apprit qu’un prince avait commencé à faire édifier ce château, mais que l’architecte était tombé malade avant de terminer son travail. Les ouvriers ne savaient pas ce qu’il devaient faire et aucun médecin n’avait trouvé de quelle maladie souffrait le pauvre homme, si bien que les travaux avaient dû être interrompus. Le prince offrait une forte somme d’argent et la main de sa fille à qui pourrait le guérir et permettre ainsi au chantier de reprendre avant l’arrivée de l’hiver.

« Fort bien, » se dit notre jeune homme. « Une princesse à marier, cela ferait mon affaire ! » Et il se dirigea vers les tentes où le prince et sa suite logeaient en attendant que la construction du château fût achevée.

Il héla un serviteur qui vaquait à ses occupations et demanda à voir le prince. Le serviteur haussa les épaules et passa son chemin. Le jeune homme en fut fort mécontent. Passa un deuxième serviteur qui l’ignora de la même façon. La moutarde commença à lui monter au nez. Vint un troisième serviteur. Il l’attrapa par le col et demanda à voir le prince. Le serviteur se moqua de lui et lui dit que le prince était un homme important qui n’avait que faire des voyageurs. Notre jeune homme insista malgré tout et l’homme accepta de le conduire au prince. En chemin, il s’arrêtait pour discuter avec ses amis, acheter un morceau de pain, boire un verre de vin à la taverne, en bref il prit tout son temps, guère intéressé par notre héros.

Celui-ci s’approcha de lui et lui dit à l’oreille :  « Mon ami, tu ne vas pas assez vite ! Je suis un homme important, qui a des choses importantes à faire, je n’ai pas de temps à perdre ! Si tu ne vas pas plus vite, je te donnerai dix coups de bâton ! » Devenu tout pâle, l’homme le regarda d’un air effrayé, fit une courbette et fila ventre à terre jusqu’à la tente du prince, qui était surmontée d’un magnifique drapeau avec une tête de lion. « Monseigneur, » dit-il au prince, « il y a là un jeune homme qui voudrait vous parler. » Le prince lui fit signe d’entrer, lui demanda qui il était et ce qu’il voulait. « Je suis l’homme qui va épouser votre fille, » répondit-il. Tant d’arrogance fit rire le prince, mais il accepta de le laisser tenter sa chance, bien que personne jusqu’ici n’ait été capable de guérir son architecte.

Aussitôt, le jeune homme alla rendre visite aux médecins du prince et leur demanda de guérir l’architecte. Les médecins se moquèrent de lui et lui dirent qu’ils ne savaient pas de quoi il souffrait et qu’ils ne pouvaient pas le guérir. Il s’approcha d’eux et leur dit : « Docteurs, vous ne guérissez pas assez vite les malades ! Je suis un homme important, j’ai des choses importantes à faire et je n’ai pas de temps à perdre ! Si vous ne guérissez pas cet homme, je vous donnerai à chacun dix coups de bâton ! » Effrayés par son air menaçant et le bâton qu’il allait déjà chercher, ils prirent leurs potions et leurs remèdes et se précipitèrent au chevet du malade. En trois jours l’architecte était guéri et le prince donna au jeune homme sa récompense en argent et prépara son mariage avec sa fille. Le tailleur prit ses mesures et commença à lui confectionner son habit de noces. Mais notre jeune homme trouvait que les choses traînaient en longueur, aussi alla-t-il voir le tailleur et lui dit-il : « Tailleur, tu ne couds pas assez vite ! Mon habit ne sera jamais prêt à temps pour le jour de mon mariage. Je suis un homme important, avec des choses importantes à faire et je n’ai pas de temps à perdre ! Si tu ne couds pas plus vite, je te donnerai dix coups de bâton ! » Effrayé par ces paroles et par le bâton que le jeune homme avait apporté avec lui, le tailleur redoubla d’efforts et cousit l’habit de noces en une nuit. Satisfait, le jeune homme le revêtit et s’en alla chercher sa fiancée pour se marier sur le champ.

Mais la princesse n’était pas encore habillée, ni coiffée. « Ce n’est pas aujourd’hui que nous devons nous marier, » lui dit-elle. « Revenez dans une semaine ! » Le jeune homme pensa qu’elle se moquait de lui et il se mit en colère. « Princesse, » lui dit-il, « vous ne vous habillez pas assez vite, vous ne vous coiffez pas assez vite ! Nous nous marierons aujourd’hui ! Je suis un homme important, avec des choses importantes à faire et je n’ai pas de temps à perdre ! Si vous ne vous habillez pas et ne vous coiffez pas plus vite, je vous donnerai dix coups de bâton ! » La princesse fut si effrayée qu’elle s’habilla et se coiffa rapidement, sans dire un mot de plus. Sous la menace de coups de bâton, le prêtre les maria dans la minute, le pâtissier termina la pièce montée, les musiciens jouèrent le morceau le plus rapide qu’ils connaissaient et les invités dansèrent si vite qu’ils furent essoufflés dès la première danse.

Aussitôt que la fête fut terminée, le jeune marié fit charger les malles et bagages de sa femme dans le carrosse que le prince leur avait donné, monta en voiture et ils se mirent en route. Mais le jeune homme trouvait qu’ils n’avançaient pas assez vite et était très impatient d’arriver chez lui. Il se pencha par la fenêtre et dit au cocher : « Cocher, tu ne fais pas avancer tes chevaux assez vite ! Je suis un homme important, j’ai des choses importantes à faire et je n’ai pas de temps à perdre ! Si tu ne fais pas avancer tes chevaux plus vite, je te donnerai dix coups de bâton et dix autres coups à chacun de tes chevaux ! » Le cocher, qui avait entendu parler de lui et de son obsession d’aller toujours plus vite, fouetta ses chevaux et leur fit mener un train d’enfer, si bien qu’ils arrivèrent à destination en un rien de temps. Les chevaux en furent si épuisés qu’il s’écroulèrent dès qu’ils furent arrêtés.

Dès le lendemain matin de la nuit de noces, le jeune homme menaça sa femme de dix coups de bâton car elle n’était pas encore enceinte, puis, quand elle le fut, de dix autres coups parce qu’elle n’accouchait pas assez vite. Quand il vint enfin au monde, c’est au bébé qu’il voulut donner dix coups de bâton, car il ne grandissait pas assez vite. Sa femme eut heureusement l’inspiration de lui souffler l’idée d’appeler les fées du pays pour qu’elles offrent des dons à leur enfant. Le jeune papa trouva l’idée excellente et envoya des messagers aux quatre coins du pays pour convoquer les fées. Bien sûr, il les menaça tous de dix coups de bâtons s’ils n’allaient pas assez vite.

Bientôt les fées de toutes les contrées voisines vinrent se pencher sur le berceau du nouveau-né et le comblèrent de dons. Le jeune papa était très fier, mais trouvait que les choses n’allaient pas bien vite et il leur dit : « Fées ! Vous ne donnez pas vos présents assez vite ! Je suis un homme important, j’ai des choses importantes à faire et je n’ai pas de temps à perdre ! Si vous ne donnez pas vos présents plus vite, je vous donnerai dix coups de bâton à chacune ! » Les fées ne furent pas contentes du tout de cette menace, mais elles aussi eurent peur des coups de bâtons et se dépêchèrent de distribuer leurs présents.

Alors arriva une très vieille femme toute édentée et très pauvrement vêtue. Les serviteurs voulurent la chasser, mais elle leur dit qu’elle venait pour donner un présent au bébé elle aussi. Le jeune homme lui dit « Vieille femme ! Tu ne marches pas assez vite ! Je suis un homme important, j’ai des choses importantes à faire et je n’ai pas de temps à perdre ! Si tu ne marches pas plus vite, je te donnerai dix coups de bâton ! » La vieille femme le regarda en souriant et marcha plus vite. Elle chuchota quelque chose au-dessus du berceau, puis dit : « J’ai un autre cadeau à donner à ton enfant, mais il est trop lourd et je n’ai pas pu le porter. Si tu m’accompagnes chez moi avec ton carrosse, je te le donnerai et tu pourras lui apporter. » « Très bien, » dit-il. « Monte dans le carrosse et allons-y tout de suite ! » Et ils se mirent en route.

Tout à coup, le jeune homme se sentit très fatigué et il s’endormit. Lorsqu’il se réveilla, il vit qu’il n’était plus dans le carrosse, mais devant, à la place des chevaux, harnaché à leur place. La vieille femme était assise à la place du cocher et tenait le fouet dans une main et les rênes dans l’autre. Le jeune homme voulut se mettre en colère et la menacer des habituels dix coups de bâton, mais elle le regarda droit dans les yeux et dit, avant même qu’il ait pu ouvrir la bouche : « Jeune homme ! Tu ne tires pas ce carrosse assez vite ! Je suis une femme importante, j’ai des choses importantes à faire et je n’ai pas de temps à perdre ! Si tu ne tires pas ce carrosse plus vite, je te donnerai tous les coups de bâton dont tu as menacé tout le monde ! » Le jeune homme eut si peur qu’il se mit à courir et à tirer le carrosse à travers le pays. A chaque fois qu’il ralentissait ou qu’il voulait s’arrêter pour se reposer, la vieille femme le menaçait de coups de bâton, si bien qu’il était épuisé. Il finit par s’écrouler de fatigue et de peur.

Lorsqu’il se réveilla, il était devant la porte de sa maison et ses serviteurs accouraient pour l’aider à se relever. « Serviteurs ! Inutile de courir, nous ne sommes pas si pressés ! » Et à partir de ce jour, il ne menaça plus personne de coups de bâton et ne fut plus jamais pressé.

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6 commentaires pour Le jeune homme pressé

  1. Outis dit :

    Ils auraient dû se les prendre ses coups de bâtons. ^^
    Moralité, méfie-toi de qui tu provoques, tu peux tomber sur plus fort que toi. 😛

  2. Brice Milan dit :

    Coucou, Cyan ! J’aime bien cette fable. Ton style es léger, sans fioriture inutile. Quelle morale tirer de ce conte ? A trop vouloir tout trop vite, on risque de tout perdre ? La manière forte n’est pas la meilleure façon d’obtenir gain de cause ? Personnellement, j’ai tendance à être trop pressé; peut-être, sans pour autant utiliser le bâton, stressai-je certaines personnes autour de moi ! Brice

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