Défi Cinéma #6: Le Corbeau

Il n’y a pas que les livres dans la vie (ah bon?), il y a aussi le cinéma 🙂 D’où ce défi que je poursuis lentement, mais sûrement, au fil des diffusions notamment sur Arte ou de mes emprunts médiathèque.

Aujourd’hui je vous parle de 2 films, dont l’un n’était pas dans ma liste et sur lequel je ne passerai que rapidement: Quai des Orfèvres de Clouzot, que j’ai visionné par curiosité pour le réalisateur plus que par intérêt pour le thème. Si j’ai été séduite par la très grande qualité de la mise en scène, du jeu des acteurs, des décors et de l’image, l’histoire m’a paru interminable, en grande partie du fait que j’ai trouvé la musique assourdissante et la mise en place beaucoup trop longue. Si vous voulez en savoir plus sur ce film que je n’ai pas su apprécier à sa juste valeur, je vous renvoie à sa page Wiki et je vous conseille de le visionner pour vous faire votre propre opinion.

J’en viens maintenant au film qui est le véritable objet de ce billet, si vous l’avez vu, dites-moi ce que vous en avez pensé 😉

***

Le Corbeau. Réalisé par Henri-Georges Clouzot pour Continental-Films. Scénario de Louis Chavannes, d’après un fait divers réel. Avec entre autres: Pierre Fresnay, Ginette Leclerc, Pierre Larquey, Micheline Francey, Héléna Manson, Noël Roquevert. 92 minutes. 1943.

Rien ne va plus à Saint-Robin depuis que les notables de la ville reçoivent des lettres anonymes calomnieuses qui détruisent leur réputation. Le Dr Germain est particulièrement frappé: on l’accuse d’être un avorteur et l’amant de Laura Vorzet, la femme d’un de ses collègues à l’hôpital.

Ce film est avant tout un film d’ambiance, qui repose sur les personnages et les relations entre eux. Relations visibles, mais aussi et surtout relations cachées et révélées par un mystérieux Corbeau qui harcèle les habitants par des centaines de lettres médisantes. Le spectateur se retrouve alors témoin d’un huis-clos étouffant, où tout le monde soupçonne tout le monde. Les personnages se méfient de leurs voisins, car n’importe qui peut être le coupable, mais aussi des victimes des lettres, parce que « on ne sait jamais, n’est-ce pas », comme ne manque pas de le préciser une commère au Dr Germain, qui vient de se voir remplacé par un autre médecin à la réputation moins sulfureuse.

Car le Dr Germain, superbement interprété par Pierre Fresnay, est la cible favorite du Corbeau, qui lui reproche de séduire les femmes et les jeunes filles, avant de les avorter pour cacher ses méfaits. Evidemment, dans une petite ville, tout est sujet à ragots et la rumeur enfle jusqu’à désigner comme coupable une des infirmières de l’hôpital, qui sera à son tour harcelée par les habitants.

Le Dr Germain, poussé à bout, va tenter de découvrir qui sème un vent de folie sur la ville, aidé en cela par quelques personnes, notamment son confrère le Dr Vorzet. Celui-ci est également victime à la fois du Corbeau et des commérages: quand un vieil homme épouse une jeune femme et que son ami est un fringant jeune médecin, on ne tarde pas à soupçonner l’adultère et à railler le mari trompé. Décidés à démasquer leur bourreau, les notables de Saint-Robin sont pourtant incapables de lui mettre la main au collet, déclenchant la colère des habitants et les moqueries du Corbeau, qui se délecte de leur inefficacité.

Et puis, il y a les femmes et les jeunes filles, autour du Dr Germain, qui n’aident pas à faire taire les ragots. La voisine de celui-ci, Denise, est bien décidée à séduire ce séduisant locataire qui lui résiste, tandis que sa nièce passe beaucoup de temps à l’épier et à se mettre sur son chemin. Laura Vorzet n’est jamais loin non plus et, sur ses pas, on manque rarement de surprendre sa soeur Marie Corbin, qui la surveille, persuadée qu’elle est effectivement coupable d’adultère, sévère et jalouse, bientôt soupçonnée d’être le Corbeau.

La grande force du harceleur, c’est que ses victimes ont toutes des choses à cacher, que ce soit celles qu’il dénonce ou d’autres plus intimes. D’où la violence qui se déchaîne lorsqu’on croit tenir un(e) coupable. Violence verbale, cris, insultes, menaces à l’égard des suspects. Violence physique aussi, lorsque la tension est à son comble et que la colère des habitants finit par être hors de contrôle. De victimes excédées et démolies par la rumeur, les gens deviendraient vite meurtriers, cherchant un bouc émissaire à défaut d’un vrai coupable.

Vous l’aurez compris, l’ambiance n’est pas à la gaieté ou à la légèreté dans ce film. L’oppression qui tient les personnages est palpable pour le spectateur. Spectateur qui est rapidement fasciné par le délitement qui se déroule sous ses yeux. C’est tout une communauté qui est prête à exploser ici et c’en est effrayant de réalisme. On n’a aucun doute que la nature humaine qui se révèle sur l’écran, disséquée avec un réalisme et un souci du détail sans faille, est d’une vérité franchement dérangeante.

Clouzot nous plonge au coeur d’un tourbillon d’émotions qui ne peuvent qu’amener un dénouement tragique, tout en faisant la part belle à une étude fouillée des personnages et de leurs caractères. Les décors, les éclairages contribuent à l’impression d’étouffement créée par la situation. Les acteurs sont criants de vérité, exsudant la tension par tous les pores, vibrants de colère et de peur. Peur que leurs secrets soient révélés, mais aussi que le Corbeau ne soit jamais arrêté et qu’ils ne découvrent jamais lequel/laquelle de leurs ami(e)s les trahit et livre leur intimité à la rumeur. Vous imaginez l’ambiance dans la ville…

Tourné en 1943, sous l’occupation et pour une firme allemande, Le Corbeau a causé beaucoup d’ennuis à son réalisateur. Après la Libération, on lui reproche d’avoir donné une mauvaise image des Français en choisissant le thème de la délation, sensible évidemment à cette époque. On l’accuse également d’avoir collaboré avec l’ennemi en travaillant pour Continental-Films, société chargée de la propagande nazie. Clouzot aura du mal à se défaire de ces accusations, malgré le soutien de nombreuses personnalités et le film traînera pendant quelques années une réputation sulfureuse, au point d’être interdit. Le film a tellement marqué les esprits que le terme de « corbeau » est entré dans le langage courant depuis!

Avec le recul, on comprend que certains (et notamment l’Eglise catholique) se soient offensés du propos du film. Aujourd’hui, l’émotion est suffisamment retombée pour qu’on puisse l’apprécier à la fois pour son histoire particulièrement fascinante et pour sa remarquable réalisation. Le réalisme des décors et l’immense talent des acteurs ne font que rehausser la très grande qualité d’un film particulièrement prenant.

Le spectateur contemporain tiquera malgré tout sur la musique assommante (ça n’engage que moi) et pourra être déstabilisé par la façon de raconter l’histoire, qui est totalement différente de ce à quoi les films récents l’ont habitué.

Un film à recommander à qui apprécie les personnages à la psychologie développée ou aux amateurs d’ambiances lourdes et à tous les cinéphiles curieux qui ne l’auraient pas encore vu.

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