Dracula

Dracula. De Bram Stocker. Editions RBA, collection Les maîtres du fantastique. 471 pages. 1897.

Jonathan Harker voyage jusque dans les Carpates pour le compte de son employeur, notaire, afin de finaliser des transactions immobilières avec le Comte Dracula. Rapidement, il s’aperçoit qu’il n’a pas affaire à un homme, mais à une créature terrifiante prête à fondre sur l’Angleterre pour y semer la mort.

Ce résumé est celui de la première (courte) partie du roman: il n’est pas représentatif de l’entièreté de l’intrigue, mais il est compliqué d’en dire plus sans spoiler. L’histoire est archi-connue, grâce à toutes les adaptations et réécritures qui en ont été faites, je ne ferais probablement pas trop de dégâts, mais je préfère vous laisser le plaisir de la découverte si vous ne l’avez pas encore lu.

J’avais déjà lu ce roman, probablement dans une version abrégée, à l’adolescence. J’avoue que j’en avais assez peu de souvenirs, je me rappelais surtout du film avec Gary Oldman dans le rôle-titre. Et j’ai été surprise, parce que j’avais l’impression que la plus grande part de l’intrigue se déroulait dans les Carpates, dans un genre de « duel » entre Harker et Dracula, avec l’héroïne, Mina, comme enjeu et l’assistance du Professeur Van Helsing.

Or finalement la place tenue par Jonathan Harker est loin d’être aussi importante que je le croyais et le rôle de Mina était beaucoup plus développé que celui de simple « trophée ». D’autre part, l’ensemble de l’intrigue repose sur toute une galerie de personnages qui font beaucoup plus que de la figuration.

On est dans un roman entièrement épistolaire, qui alterne les lettres échangées par les protagonistes et les extraits de journaux intimes, ce qui permet de bien les connaître. L’auteur a mis beaucoup de soin à les caractériser avec précision. Bien qu’on suive l’intrigue uniquement par la relation rédigées après coup des évènements, la variété des points de vue et des moyens de retranscription permet de ne pas trouver l’ensemble ennuyeux. Il y a des longueurs et parfois on aurait pu se passer de certains détails pour aller plus vite dans le vif du sujet, mais Stocker a fait beaucoup d’efforts sur le format et le style. J’insiste sur ce point, parce que je trouve que la plupart des auteurs utilisant le truc de la multiplication des points de vue ne le font pas, raison pour laquelle je n’apprécie généralement pas ce procédé.

Je connaissais déjà l’histoire, au moins dans ses grandes lignes, donc je ne peux pas prétendre avoir été ébahie devant ce qui se passait. Par contre, j’ai été très agréablement surprise par la multiplicité des thèmes abordés et par la construction du contexte. L’auteur met en opposition la modernité et l’obscurantisme, la technologie et les superstitions. Dracula est une créature maléfique issue de régions sauvages; les héros sont de braves et loyaux Anglais, armés des techniques les plus modernes pour affronter leur ennemi. On regrettera de devoir en passer par l’apologie de la supériorité de l’Angleterre face au reste du monde, mais il faut dépasser ces propos condescendants et se concentrer sur les détails. Il est question ici de laisser derrière soi un passé basé sur des croyances dépassées et d’entrer dans la modernité annoncée par les nouvelles technologies.

Nous sommes en 1897 lors de la publication du roman et les personnages de Stoker ont déjà un pied dans le 20e siècle, alors que Dracula reste une créature ancrée dans le siècle barbare qui l’a vu naître. Le journal du Dr Seward, médecin qui pratique une médecine somme toute assez nouvelle, la psychiatrie, est enregistré oralement, tandis que Mina écrit le sien en sténographie et utilise la dactylographie. Alors que Dracula voyage en navire à voile ou en char à boeufs, l’équipe qui lutte contre lui utilise le train, le bateau à vapeur. Les moyens de communications et les armes modernes sont la réponse à la télépathie et aux crocs du comte. Etc, etc.

Pour finir, on m’avait prévenue de m’attendre à un roman sexiste, compte tenu de l’époque à laquelle il a été écrit. Je ne suis pas complètement d’accord avec ça: si les personnages masculins sont effectivement sexistes, Mina est une protagoniste à part entière et on pourrait même la considérer comme le cerveau de la petite bande. Si les autres femmes de l’histoire sont avant tout des victimes ou des monstres, je note que ce sont également des personnages vivant dans le carcan imposé par la société sans trouver à y redire, alors que Mina est une femme indépendante, qui se prend en charge, voyage seule, raisonne et trouve aux problèmes rencontrés des solutions que les hommes du groupe étaient incapables d’imaginer. C’est d’ailleurs l’incapacité des protagonistes masculins à voir ce qui est sous leur nez, à en tirer des conclusions et à l’inclure dans leurs actions qui la met en danger et pas une quelconque incapacité à faire face à la menace.

Je conclurai ici, j’aurais encore beaucoup de choses à dire sur ce roman, mais ce billet vous aura probablement déjà semblé interminable ^^ J’ai apprécié ma lecture malgré quelques longueurs et épisodes moins palpitants. Les personnages et les thèmes abordés étaient vraiment très intéressants, surtout si on prend le temps de regarder tout ce qui étoffe la construction d’une intrigue de chasse au monstre somme toute assez classique.

Ce livre est celui que vous m’aviez choisi pour ma lecture d’Halloween de cette année. D’habitude je poste le billet correspondant le 31 octobre, mais cette année j’ai cafouillé… J’espère que ça ne vous ennuie pas de ne pas avoir eu mon avis en temps et en heure cette fois 😉

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7 commentaires pour Dracula

  1. Loin de le trouver interminable – mais j’aime les avis détaillés – j’ai trouvé ton avis passionnant. En ce moment, je vois passer pas mal d’avis sur ce roman, en raison de la sortie d’une belle édition, et je dois dire que le ton du tien tranche avec la plupart. Loin de te focaliser sur les longueurs qui semblent avoir gêné pas mal de lecteurs, tu fais ressortir des thématiques intéressantes, en même que le rôle de Mina qui semble occulté par beaucoup. D’ailleurs, si j’ai lu ce roman, il y a des lustres, je me me souvenais pas de la personnalité affirmée du personnage !

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    • ducotedechezcyan dit :

      Je suis contente que ça t’ait intéressée 😉
      Des longueurs, il y en a, mais je crois que c’est assez courant dans les romans de cette époque. Malgré tout, il y a tellement de choses intéressantes dans celui-ci, je ne me suis jamais ennuyée.
      Moi non plus je ne me rappelais pas de l’importance du rôle de Mina, j’ai été surprise. Mais je pense que j’étais trop jeune quand je l’ai lu la première fois, j’étais passée à côté de beaucoup de choses.

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      • Il me semble qu’il y avait un sens du détail qui semble être tombé en désuétude de nos jours et qui peut facilement nous sembler être des longueurs. Du moins, c’est parfois ce que je ressens devant un classique.
        Même chose, je l’ai lu trop jeune et en anglais à une époque où je n’avais pas un super niveau… Bref, une relecture à prévoir de mon côté aussi 🙂

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        • ducotedechezcyan dit :

          Disons que si les longueurs ont du sens pour approfondir l’intrigue, je suis prête à être patiente. Ici j’aurais fait quelques coupes quand ça se répétait un peu, mais ça ne m’a pas empêchée de beaucoup apprécier ma lecture. A côté de ça, je viens de terminer un roman de Charlotte Brontë et là clairement, il aurait fallu couper dans le vif.
          J’imagine qu’à l’époque les éditeurs ne travaillaient pas du tout de la même façon qu’aujourd’hui.
          Pour en revenir à Dracula, je pense qu’il vaut mieux le lire quand on a une certaine maturité en tant que lecteur-ice. Après cette relecture, je ne suis pas surprise de ne pas l’avoir suffisamment apprécié la première fois (ou ça m’aurait marquée davantage), même si j’étais habituée aux plumes classiques, ce n’est sûrement pas ce que j’attendais d’une histoire de vampires à cette époque.
          ça n’a pas dû être évident pour toi de le lire en anglais, c’était quand même super que tu aies pu le faire 😉

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  2. Systia dit :

    En effet, pour compléter ce que j’avais dit lors de ton article d’Halloween, les hommes étaient un poil pénibles avec leur paternalisme « surtout lorsqu’ils ne se rendent pas compte que Mina a un problème », écrivais-je dans mon carnet.
    Apparemment c’est elle que j’aimais particulièrement, avec Jonathan.

    Et non, c’est sympa un peu d’Halloween supplémentaire pour faire une pause dans l’ambiance « fêtes, neige, Noël » qui s’installe ^^.

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    • ducotedechezcyan dit :

      C’est marrant, moi j’ai trouvé Jonathan particulièrement fade, j’ai trouvé que le docteur Seward était plus intéressant (et plus présent).
      Tant mieux si tu as apprécié un peu d’Halloween en rab 😉

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